
Par Bernard Mallet, président de l’AFT
La COP30 s’est tenue en novembre 2025 à Belém, ville brésilienne de l’état du Para, toute proche de l’Amazonie. Le lieu de cette COP était un symbole fort, compte tenu des enjeux (environnementaux, mis aussi sociaux et économiques) représentés par la forêt amazonienne et des pressions et tensions autour de cet écosystème ; il était attendu que ce focus sur la forêt amazonienne soit suivi d’effet en termes de politiques, de financements, de protection.
L’Amazonie est fortement sujette à la déforestation, sujet largement étudié et documenté depuis plusieurs décennies, en particulier grâce aux multiples données satellitaires utilisées tant par les autorités brésiliennes que par les agences internationales et diverses ONGs.
La COP tenue en 1992 à Rio de Janeiro avait déjà été l’occasion de mettre en avant ce sujet, il y a plus de 30 ans, avec à l’époque le grand programme PPG7 programme pilote pour la conservation des forêts amazoniennes, géré par la Banque mondiale, avec près de 500 millions de $ d’appui financier de différents pays, en particulier européens, mais aussi des Etats Unis, du Canada, du Japon https://documents.worldbank.org/pt/publication/documents-reports/documentdetail/909341468236342191
On peut également rappeler que le Brésil et la France avaient signé en décembre 2008 un « accord pour le développement durable du biome amazonien, sur la gestion durable des écosystèmes amazoniens, tant du côté français que brésilien », https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000020584776.
Cet accord qui avait débouché sur la mise en place du programme de recherche Guyamazon https://sao-paulo.office.cnrs.fr/francais-guyamazon-un-programme-de-recherche-transfrontalier-en-amazonie.
Cette déforestation amazonienne est en grande partie liée à la production de bœuf et à la culture du soja.
Plus généralement, les grandes cultures tropicales d’exportations (café, cacao, soja, huile de palme, caoutchouc, ….) ont été largement développées en remplaçant la forêt préexistante, et ce depuis des décennies, même si la production de cultures vivrières pour l’alimentation des populations locales contribue aussi largement à la déforestation. Ce phénomène se retrouve dans l’ensemble des grands massifs forestiers tropicaux, que ce soit en Amazonie, dans le bassin du Congo ou en Asie du Sud Est, avec des impacts différenciés de la part des cultures et productions d’exportation et des productions vivrières.
Pour mémoire, rappelons que le développement de l’agriculture en Europe et en France s’était aussi largement fait – à l’époque romaine puis au Moyen Age – en défrichant les forêts et que la fourniture d’énergie en Europe a jusqu’au 19 -ème siècle été largement basée sur le bois, avant que ce dernier ne soit – en partie – remplacé par le charbon, le pétrole, puis le nucléaire, l’hydraulique, l’éolien, ….
Le soja, une légumineuse très performante …
Le soja est une légumineuse fixatrice de l’azote atmosphérique grâce aux rhizobiums dont est pourvu son système racinaire, dont les graines sont très largement utilisées pour l’alimentation animale. Largement planté au Brésil, ou les cultures ont démarré vers 1975, et en Argentine (le premier producteur mondial étant les Etats Unis) en « agriculture de conservation », sans labour, cette production entraine un recours massif à l’utilisation d’herbicides, avec souvent du soja transgénique résistant au glyphosate, matière active de l’herbicide « Round up ». Près d’une quarantaine de millions d’ha de soja sont ainsi actuellement cultivés au Brésil, initialement dans le sud du Brésil, puis la culture a été développée en régions amazoniennes, et de plus en plus dans le cerrado, région de savane.
La culture du soja, importé par nombre de pays, dont la France, en particulier pour l’alimentation du bétail européen, a eu un impact très significatif sur les territoires des pays concernés, tout particulièrement du Brésil, entrainant une déforestation sur des millions d’hectares. Les champs ont parfois remplacé à perte de vue la végétation naturelle de la forêt amazonienne dans le sud-est de l’Amazonie, mais aussi maintenant dans le cerrado au Brésil.
Les grands producteurs de soja avaient signé un « moratoire soja contre la déforestation », interdisant aux signataires d’acheter du soja produit sur des territoires amazoniens déboisés après juillet 2008, moratoire ayant eu un effet significatif en termes de réduction de la déforestation, mais un certain nombre d’entre eux menacent actuellement de quitter ce moratoire en 2026 pour du fait de la suppression de certains avantages fiscaux.
Certaines régions amazoniennes, conscientes de cette situation, essaient de faire évoluer la situation : c’est ainsi le cas à Paragominas, une commune située à 100 km au Sud de Belém, où un quart de la forêt a été rasée pour l’élevage et les cultures entre les années 1960 et la fin des années 2000, avec des impacts environnementaux notables sur les précipitations, le climat local, la biodiversité, les stocks de carbone, mais aussi des impacts sociaux sur les populations locales, autochtones comme migrantes. Conscient de cette situation, le municipe de Paragominas s’est depuis deux décennies impliqué dans le programme « Municipio verdes », visant à passer d’abord à un objectif « zéro-déforestation », puis à une véritable gestion durable des ressources naturelles en Amazonie brésilienne, dans le cadre d’une vision d’aménagement territorial, avec en particulier l’appui du projet TerrAmaz cofinancé par l’AFD.
La France et le soja
Le soja se retrouve en particulier dans les auges du bétail français. En l’état actuel, et faute d’une production suffisante de protéagineux en France, cette dernière ne peut toutefois pas se passer du soja brésilien. Comme souligné dans le document ci-après, https://chaire-bea.vetagro-sup.fr/en-france-les-animaux-delevage-sont-nourris-avec-du-soja-issu-de-la-deforestation-vrai-ou-faux/, en France, près de 90% du soja importé est consommé à parts quasi égales par les bovins et les volailles. Les volailles de chair et de ponte sont les premières consommatrices des tourteaux de soja (44% du total) suivies par les bovins laitiers et mixtes (36%), les bovins à viande (8%) et les porcs (6%)[3]. En effet, l’alimentation du porc est majoritairement composée de céréales et de tourteaux de colza et de tournesol[4] que l’on produit en France et permise par l’addition d’acides aminés de synthèse[5].
Depuis plus de 60 ans, la France et les pays européens sont dépendants de l’Amérique du Sud pour fournir la ration quotidienne de soja à leurs volailles, porcs et vaches laitières… Le tourteau de soja est un aliment riche en protéines essentiel pour ces derniers. Dans l’Union européenne, 90% du soja consommé par les animaux d’élevage est importé, soit plus de 30 millions de tonnes. Pour la France, cela représente environ 3,2 millions de tonnes de tourteaux de soja importés en 2020.
Il faut rappeler que la France est un importateur très marginal de produits venant du Brésil, par rapport à d’autres pays et continents, en particulier l’Asie.
Depuis les dates butoir fixées dans les différentes filières agricoles (en particulier 2008 pour le soja), et selon une méthode de calcul élaborée par l’association Envol Vert, ONG engagée dans la protection des forêts et de la biodiversité, la France aurait ainsi contribué à la destruction d’une surface forestière équivalente à près de 1,1 millions d’hectares en raison de ses importations de soja depuis 2008 (et 1,8 millions d’ha pour l’ensemble des produits importants, intégrant café, cacao, caoutchouc, huile de palme, …) https://drive.google.com/file/d/1jOuCUgCvI1OrcSaO83Xu9ro_Vf2fwejf/view .
Il serait toutefois souhaitable d’analyser plus en détail, au-delà de moyennes calculées sur près de deux décennies, les dynamiques récentes de déforestation au Brésil et les facteurs de causalité de cette déforestation (en particulier la production du soja et du bœuf), afin d’évaluer l’empreinte réelle et actuelle des importations en France sur la déforestation au Brésil.
Afin à la fois de lutter contre la déforestation et de contribuer à ses objectifs de lutte contre les émissions de GES (Gaz a effet de serre), en lien avec les « accords de Paris », la France a développé une stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI), et a dans ce cadre fait réaliser en 2021 des études sur l’impact de l’importation de soja : https://www.cst-foret.org/ressource/vient-de-paraitre/
L’Europe a lancé en mai 2023 le Règlement contre la déforestation importée, RDUE https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32023R1115 qui a en quelque sorte « remplacé » la SNDI française. Adopté le 9 juin 2023, le règlement (UE) 2023/1115, également appelé règlement sur la lutte contre la déforestation (RDUE), a pour objectif de réduire l’impact de l’Union européenne sur la déforestation et la dégradation des forêts, de protéger les écosystèmes forestiers et de contribuer à la lutte contre le changement climatique. Ce règlement interdit la mise sur le marché de l’Union européenne ou l’exportation depuis celle-ci de produits ayant contribué à la déforestation ou à la dégradation des forêts après le 30 décembre 2020. Le RDUE couvre sept catégories de marchandises : café, cacao, caoutchouc, huile de palme, soja, bœuf et bois, ainsi que certains produits dérivés
Sa mise en application a toutefois été reportée au 30 décembre 2026 pour les grands opérateurs et négociants, et au 30 juin 2027 pour les petits et micro-opérateurs, compte tenu de discussions tant avec certains pays tropicaux qu’entre pays européens.
Une étude récente de novembre 2025 (Que coûte le RDUE aux PED ? L’exposition des pays en développement aux politiques de transition du Nord : le cas de la réglementation de l’UE sur la déforestation ; Trichet Matthieu & Faivre- Dupaigre Benoît) fait toutefois ressortir l’impact potentiel de la mise en œuvre du RDUE sur les pays du Sud, et les risques de pertes de production non négligeables pour plusieurs pays.
Mais qu’en sera-t-il demain avec la mise en œuvre du traité avec le Mercosur signé le 17 janvier 2026 par l’Union Européenne, qui risque potentiellement d’entrainer un surcroit de déforestation ?
Une étude réalisée en 2020 pour le premier ministre français (Dispositions et effets potentiels de la partie commerciale de l’Accord d’Association entre l’Union européenne et le Mercosur en matière de développement durable – Rapport au Premier ministre) analysait à l’époque les impacts envisageables et les risques potentiels de l’accord en cours de négociation, en particulier les risques en matière de déforestation : https://documentation.insp.gouv.fr/insp/doc/VIEPUBLIQUE/66ED492E7587E25551B998EE35904249/dispositions-et-effets-potentiels-de-la-partie-commerciale-de-l-accord-d-association-entre-l-union-e?_lg=fr-FR
D’autres études plus récentes – portées toutefois par des organisations plutôt militantes – (cf. évaluations de l’institut Veblen et de la Fondation pour la Nature et l’homme 2023 https://www.fnh.org/accord-commerce-union-europenne-mercosur-dangers-ratification/# et 2025 https://www.veblen-institute.org/Accord-UE-Mercosur-une-bombe-a-retardement-pour-les-forets.html ) font également ressortir les risques potentiels d’accroissement de la déforestation en lien avec la mise en place de l’accord UE Mercosur.
Sans pour autant entrer dans les discussions sur les effets positifs et négatifs (environnementaux, économiques et commerciaux, sociaux) de cet accord, pour les pays du Mercosur et les pays européen, il apparait nécessaire qu’un suivi attentif de la mise en application du RDUE et de la mise en œuvre du traité UE Mercosur soit effectué, tant sur la déforestation que sur les économies des pays du Sud, afin d’ en analyser les effets, voire en moduler les modalités si nécessaire et si possible.
Lien vers les articles sur la déforestation importée liée à la culture du soja :
https://envol-vert.org/rapport/lempreinte-foret-de-la-france-2025/
Lien vers l’article sur l’accord Mercosur UE :
https://www.autresbresils.net/Accord-UE-Mercosur-la-nouvelle-phase-du-colonialisme