
Par Bernard Mallet AFT/Cirad, le 28 novembre 2024
Le lien entre Déforestation et Développement est fréquemment questionné pour les pays du Sud, plus particulièrement en Afrique. Ces éléments de réflexion, encore très préliminaires, visent à contribuer aux discussions sur ces enjeux et aux propositions qui pourraient en être issues afin de contribuer à un développement « durable ».
1/ Pourquoi la déforestation ?
11/ Pour faire simple, la déforestation est définie par le passage d’un statut de « forêt » à un statut de
« non forêt », et donc par la destruction de la forêt et son remplacement par un autre type d’utilisation (agriculture, routes, mines, urbanisation, …). Pour les définitions des termes « forêt » et « déforestation », la lecture des deux premières des « 100 fiches sur la forêt et le bois » de l’Académie d’agriculture est assez instructive sur ces questions.
Mais cela signifie d’abord qu’il faut bien définir ce qu’est une « forêt », la FAO ayant donné une définition assez simple qui est discutée par des organismes de recherche (cf études pilotées par le Cirad et le Cifor dans le cadre du comité scientifique et technique forêt français), voire contestée par certaines ONGs du fait qu’elle est assez générique, n’intègre pas les enjeux de carbone, biodiversité. A titre d’exemple, pour la Côte d’ivoire, on trouve à la fois des forêts sempervirentes au Sud, puis en remontant vers le Nord, et donc vers les régions plus sèches, des forêts semi décidues, puis des forêts sèches, puis des savanes arborées, … et l’on trouve aussi des forêts +/- dégradées, avec un sous étage de cacaoyères, ou des forêts secondaires dans lesquelles la forêt a repoussé après une phase de déforestation, voire des plantations forestières ou agroforestières réalisées après disparition de la forêt initiale …
Il y a donc une très grande diversité de situation à la fois entre pays africains, comme au sein des pays, et la déforestation n’est pas un enjeu que dans les grandes régions de forêts tropicales humides (Bassin du Congo, Amazonie, Sud Est asiatique), mais également en régions tempérées et en région plus sèches, en particulier en Afrique.
Enfin, la déforestation n’est qu’une phase extrême de l’évolution « négative » des forêts, et leur dégradation (qui peut être liée à titre d’exemples à une surexploitation du bois, dépassant les capacités de reconstitution d’un écosystème viable ; ou la réalisation de spéculations agricoles sous forêt, comme le cacao ; ou par l’orpaillage ou l’ouverture de pistes) peut avoir un effet très négatifs sur l’avenir des forêts, ces dégradations pouvant ainsi diminuer fortement la capacité de l’écosystème à recouvrer ses fonctions écosystémique ou de production, en particulier dans des contextes ou les évolutions climatiques peuvent renforcer la fragilité de ces forêts (par rapport aux incendies ou aux ravageurs, en particulier).
12/ Il faut aussi rappeler que la déforestation n’est pas l’apanage des pays du Sud ! l’Europe a été très fortement déforestée dans nombre de pays, dont la France, à des époques bien antérieures (en particulier au moyen âge, avec les grandes défriches qui ont permis à l’agriculture de se développer, avec l’utilisation du bois comme seule source d’énergie pendant des siècles), et que l’on assiste depuis
+/- un siècle en France à une augmentation de la surface forestière, souvent liée aux déprises agricoles, la forêt reconquérant (par régénération naturelle ou par plantation) des anciens espaces de cultures ou de pâtures abandonnés, comme on le voit très bien autour de Montpellier.
Les pays africains sont en phase de croissance démographique très forte, avec une augmentation de la population à nourrir et la nécessité d’augmenter leur niveau de vie, et le recours à la déforestation est une des solutions pour concourir à cette évolution. Le « Nord », ayant fait de même par le passé et pour les mêmes raisons, n’est pas forcément le mieux placé pour blâmer les pays du Sud ayant recours à cette approche, d’autant plus que certaines intervention des pays du Nord (via les effets de la colonisation et de la décolonisation, du développement de cultures de rentes pour l’exportation, de la mondialisation des marchés, …) ont pu historiquement contribuer aux situations actuelles.
Ces mêmes pays du Nord (en particulier en Europe) affichent et mènent depuis plusieurs décennies des politiques visant à contribuer au développement des pays du Sud, et plus particulièrement à un développement « non destructeur » des écosystèmes naturels.
La notion même de « développement » (ou tout au moins sa nature et les dynamiques et processus sous tendus), est parfois remise en question, différents ouvrages traitant de cette question qui mérite une vraie réflexion. Les approches sont ainsi passées du (i) Développement tel qu’envisagé dans les années 60, basé sur la croissance économique, au (ii) Développement durable (ou soutenable) dans les années 70, puis (iii) les objectifs du Millénaire pour le développement en 2000, et enfin (iv) les objectifs du développement durable (ODD) adoptés en 2015, année également de la signature de l’accord de Paris proposant un cadre pour un développement « climatiquement durable ». .
13/ Les déterminants de la déforestation en Afrique ont été largement étudiés (cf nombreux rapports de la FAO, du Cifor et du Cirad, d’ONGs, …) et la bibliographie accessible est importante, l’Afrique étant devenue d’après la FAO le continent avec le plus fort taux de déforestation.
L’agriculture est le principal « driver » de la déforestation, avec des fortes variations entre pays, (i) d’abord avec le développement d’une agriculture vivrière (donc visant à nourrir les populations africaines, cf manioc, maïs, riz, banane, ….sachant que la productivité est généralement faible du fait de la nature des sols, du faible usage des intrants, de la faible mécanisation,..), (ii) ensuite avec le développement de l’élevage, ayant plus particulièrement impacté l’Amérique latine, comme au Brésil, plus particulièrement en région amazonienne mais (iii) également avec le développement de cultures de rente pour l’exportation (comme le cacao en Côte d’Ivoire et le Ghana, et dans une plus faible mesure le palmier à huile ou l’hévéa, et plus récemment le développement de l’anacardier en régions nord de ces pays, ou le soja au Brésil et en Argentine), qui ont entrainé une très forte déforestation, mais contribuent aussi très largement à la croissance de ces pays et à leur PIB, en générant des emplois et des revenus pour les populations ….
14/ Plusieurs facteurs concourent à cette déforestation d’origine agricole, en particulier (i) la faible productivité des productions agricoles (pour des raisons agronomiques, économiques, écologiques, de formation, d’accès aux intrants, de transfert des résultats de recherche au monde paysan,…), (ii) le faible cout payé aux paysans (cf les fluctuations des prix du cacao !) dans des chaines de valeur ou les multiples intermédiaires et transformateurs font une part notable de la marge, poussant ainsi les paysans à augmenter les surfaces cultivées, et donc à déforester, et (iii) les stratégies foncières, dans lesquelles les paysans peuvent avoir intérêt à déforester des surfaces notable (intensification « horizontale » de la production, au lieu d’une intensification « verticale » qui serait liée à l’augmentation de la productivité
…) afin de pour pouvoir s’approprier le foncier, dans le cas (le plus fréquent en Afrique, ou plus de 75
% des forêts dépendent de l’état) ou la terre appartient « à l’état », et ou le fait de « mettre en valeur » la terre (c’est-à-dire de déforester et développer des productions agricoles) permet de revendiquer celle- ci (le grand message du Président Houphouët Boigny en Côte d’Ivoire dans les années 1960 – 1990 était « la terre appartient à celui qui la travaille »…).
15/ L’exploitation pour le bois contribue également à la déforestation, mais de façon plus indirecte, avec (i) le bois de cuisson, principale énergie pour nombre de failles africaines, en milieu rural comme en ville (avec l’utilisation de charbon de bois), ce bois pouvant venir soit de défriches agricoles (comme en périphérie de grandes citées africaines), soit d’une véritable exploitation en forêt, entrainant d’abord une dégradation des milieux, puis souvent et progressivement leur déforestation et leur remplacement par d’autres usages, en particulier agricoles, et (ii) l’exploitation pour le bois d’œuvre, qui est généralement sélective (donc quelques arbres d’intérêt commercial exploités par hectare, mais en laissant en place plusieurs dizaines, voire centaines d’arbres non exploités) ; ces modalités d’exploitation (lorsqu’elles s’intègrent dans un plan d’aménagement de long terme, visant à la durabilité de la production de bois et au maintien des fonctions de l’écosystème) ne sont pas en soi des causes de déforestation, mais elles peuvent faciliter l’accès (par les routes de débardage ou de sortie du
bois) à des populations souhaitant développer une production agricole sans que le contrôle de l’état ne soit effectivement appliqué.
16/ D’autre facteurs jouent un rôle important, comme le développement de l’urbanisation (cf autour d’Abidjan, Kinshasa, Lagos, …), de systèmes industriels (en particulier d’agrotransformation), d’ infrastructures de transport (routes, aéroports, train, …), le développement minier (l’Afrique est riche de minerais comme en RDC, au Congo, ai Niger, mais aussi de pétrole comme au Nigeria, …), et la croissance démographique comme le besoin de développement économique et social des pays africains et de leurs populations va renforcer ces dynamiques ; la déforestation a enfin parfois enfin aussi été vue comme une façon de « déloger » les populations « hostiles » dans des contextes de guerre.
Les feux sont enfin des facteurs majeurs de la déforestation, soit indirectement comme « outils » d’aide à la déforestation pour la transformation agricole dans différents pays tropicaux, soit du fait de feux
« non contrôlés » comme les méga-incendies occurrent dans nombre de pays « développés », les évolutions climatiques globales comme locales aggravant l’incidence de ces phénomènes. Les données du Global Forest Watch montrent ainsi que les incendies ont au cours des 20 dernières années eu l’impact le plus important dans des pays « du Nord » (Canada, Australie, Russie, …).
Enfin les conflits qu’ont subi et vécu (et malheureusement vivent encore) certains pays ont pu jouer un rôle dans la déforestation, les carences de l’état combinées aux conditions précaires des populations ayant pu favoriser la destruction de zones forestières pour l’exploitation illégale de bois, le développement des cultures, l’appropriation foncière, …
17/ L’évolution des populations est un facteur majeur à prendre en compte, et les analyses démographiques (FAO, ONU) prévoient une très forte croissance de la population africaine dans les décennies à venir, fortement différenciée suivant les pays.
Elles prévoient également un accroissement de l’urbanisation et le développement de mégalopoles de dizaines de millions d’habitants, questionnant en particulier les enjeux de sécurité alimentaire et la question de la création d’emplois pour les jeunes : les agricultures africaines seront-elles à même d’assurer une alimentation en quantité et qualité suffisante ; seront-elles à même de générer des emplois pour les populations, en particulier pour les millions de jeunes qui vont arriver sur le marché de l’emploi ? et les agricultures africaines pourront elles remplir ce mandat sans déforestation ?
2/ Comment penser le Développement sans Déforestation ?
21/ L’analyse de l’état des lieux étant faite, et le passé étant ce qu’il est, il faut alors à la fois tirer des leçons du passé, contextualiser les enjeux actuels de déforestation, et réfléchir à des propositions
« actionnables » pour le présent et le futur.
On pourrait d’abord se demander et de façon un peu provoquante, « la déforestation est ce grave ?», compte tenu en particulier du fait qu’historiquement nombre de pays du Nord (et un certain nombre du Sud) ont bâti leur développement économique en particulier sur la déforestation (locale comme importée).
Les multiples analyses du GIEC, de l’IPBES, les travaux menés en lien avec les COP Climat, Biodiversité, Désertification, les nombreuses études sur les interactions « climat x forêts » comme celles sur les interactions « populations x forêts », la foultitude d’études scientifiques et méta analyses confirment que globalement « oui, c’est grave !», et ce aux différentes échelles, locales, nationales, continentales et planétaires.
22/ Les externalités « négatives » de la déforestation (sur les régulations climatiques, les sols et les eaux, la biodiversité, la vie de certaines populations, …) ayant bien été identifiées, il n’en demeure pas moins que les déforestations sont toujours réalisées, non pas pour le « plaisir » de détruire de la forêt, mais en visant des « externalités positives » pour ceux qui la réalisent, la pilotent, la décident, la régulent. Ces externalités sont liées aux causes même de la déforestation : nourrir les populations et leur fournir des revenus, extraire des ressources contribuant au développement économique, loger et transporter populations et biens, fournir des revenus à l’état et aux structures régulant l’accès aux forêts.
La temporalité différenciée entre « externalités positives » (avec des résultats de court et moyen terme) et « externalités positives » (avec des impacts de moyen et long terme) ne facilite pas non plus les actions visant à freiner la déforestation.
Enfin, il existe une forte variabilité et pas forcément de corrélations évidentes entre « taux de couverture forestière », « taux de déforestation » et « développement économique » (tous pays pris en compte, du
« Nord » comme du « Sud »), faisant bien ressortir que les déterminants majeurs du développement (social, économique, environnemental) des pays et de leurs populations ne sont pas forcément liés à leur taux de couverture forestière.
Ils sont sans doute plus liés à la diversité des histoires et des civilisations, des régimes politiques et des modalités de gouvernance, des populations et de leurs relations aux ressources naturelles, de l’intégration de la science dans les processus de décision, des conditions agroécologiques et agroclimatiques, tous facteurs impactant les dynamiques de déforestation dans les pays.
Ainsi les pays ou régions ayant les plus forts taux de couverture forestière (plus de 80 % de couverture forestière : Suriname; Micronesia; Gabon; Solomon Islands; Equatorial Guinea; French Guiana; Liberia) n’apparaissent pas comme des pays et régions à fort développement économique et social. Une analyse plus détaillée (mais sans doute déjà menée, un travail biblio serait à mener à ce sujet) de l’interaction entre « parcours de développement » et « protection / gestion durable des forêts » serait très intéressante, de façon à faire ressortir comment et pourquoi certains pays ont pu combiner à la fois développement durable et protection de leurs forêts.
23/ Le rôle des institutions publiques est majeur dans ces réflexions et dans ses déclinaisons, en terme de discussions et d’accords, de recommandations et régulations, de définitions de stratégies et décisions politiques, de mise en œuvre, suivi et contrôle. Ces enceintes de discussions et d’actions se situent au niveau mondial (cf. Accords de Paris ; Organisation Mondiale du Commerce ; ONU et ses agences comme la FAO ; COPs Climat, Biodiversité, Désertification ; sommets sur les forêts …) comme aux niveaux régionaux africains (cf. commissions de l’Union Africaine ; Comifac ; stratégies de développement agricoles et d’innovation ; …) et européens (cf. FLEGT, puis RDUE en attente de mise en œuvre ; cf stratégies de partenariat Europe Afrique ; …).
24/ Elles se situent bien sûr aux niveaux nationaux, ou chaque pays via ses stratégies de développement affichées (et leurs transcriptions en lois, codes, décrets, règlements, …), et mises en œuvre par les ministères et agences concernées, décide de ses orientations en matière de stratégies agricoles, de stratégies de gestion et protection forestière. Les moyens alloués (humains et financiers) et mobilisés pour mettre en œuvre ces stratégies, les priorités réelles sont un aspect majeur, de même que la
« volonté politique » de suivi de la mise en œuvre de ces stratégies, avec le partage de responsabilités entre les niveaux nationaux, régionaux, municipaux, locaux. Le lien entre le national et l’international existe, du fait des accords politiques ou commerciaux signés par les pays (comme les NDCs, contributions déterminées au niveau national, issues de l’accord de Paris, permettant aux pays de préciser leur stratégie de réduction des émissions de GES). A l’international, les prix mondiaux du cacao comme celui du pétrole, les mécanismes de fixation ou régulation des prix, les modalités de régulation ou de barrières à l’importation (de type certification ou taxes) sont aussi des déterminants indirects des interactions « développement x déforestation » du fait de l’impact qu’ils ont sur l’activité économique des acteurs locaux.
Mais l’intervention du politique au niveau national se fait dans un contexte de réalité sociale et économique avec des acteurs opérationnels du développement qui sont souvent plus les populations et les acteurs économiques (formels comme informels, locaux comme internationaux, …) que les administrations (qui orientent, régulent, contrôlent ..). Les filières économiques du café ou du cacao de Côte d’Ivoire ou du Ghana, les sociétés d’exploitation forestières du bassin du Congo, les acteurs de l’exploitation et du transport du bois de feu du Niger ou du Mali, ont ainsi un rôle majeur dans l’interface entre « développement » et « déforestation » dans ces pays. La dimension des territoires est enfin importante, combinant les aspects « gouvernance et institutions locales», les bassins de production et d’approvisionnement, les composantes agroécologiques et environnementales… on parle de plus en plus des « paysages forestiers » (cf note de politique du CSTF sur la restauration des paysages forestiers), qui intègrent ces différentes composantes.
3/ Il existe des possibilités d’action
Pour rentrer plus dans les possibilités d’intervention et d’action, nous prendrons ci-après quelques exemples chacun liés à des facteurs de déforestation :
31/ L’agriculture vivrière est en Afrique un déterminant majeur de la déforestation, nourrir les populations croissantes sans déforester suppose donc d’augmenter la productivité des spéculations agricoles, c’est-à-dire augmenter la production par hectare, donc intensifier ! Mais intensifier, ne veut pas dire augmenter à tout va l’apport d’engrais synthétiques, de pesticides, de tracteurs puissant (même s’il n’est pas souhaitable de refuser le support de ces modalités, lorsqu’elles sont bien maitrisées et bien ciblées). Cela peut aussi vouloir dire développer des approches agroécologiques, en augmentant les apports organiques dans le sol (et en augmentant le stockage de carbone et la fertilité en même temps), en promouvant le développement de la lutte biologique (en favorisant les ennemis naturels des parasites ou en en introduisant certains de ces ennemis ou antagonistes), en développant le recours à des plantes et semences plus résistantes aux parasites, à la sécheresse, … en valorisant aussi le travail aux champs, et en rémunérant correctement le travail des femmes et des jeunes …
Cela suppose des approches innovantes, le transfert, l’adaptation et l’adoption par le monde rural de résultats de recherche opérationnels, donc la formation, l’appui technique, la mise en place si possible de systèmes d’assurance, des révisions dans l’organisation des filières et de la répartition de la rémunération le long des chaines de valeur. Nombre de projets de recherche et innovation ont été et sont menés au service d’une agriculture plus durable et plus inclusive, d’une sécurité alimentaire pour les diverses populations, adaptée aux challenges et aux enjeux globaux concernant les pays africains (changement climatique, démographie et urbanisation, sols et eaux, …) ; l’Union Européenne et l’union Africaine ont ainsi défini une « Road Map » pour la recherche et l’innovation en matière de FNSSA (Food and nutrition security and sustainable agriculture) et plus de 500 projets de recherche menés entre équipes européennes et africaines ont ainsi été cofinancés au cours des dix dernières années, avec un budget global de plus d’un milliard d’euros (dont 800 millions d’euros de la Commission Européenne).
Tout cela n’est pas simple, mais implique une combinaison de volontés politiques, de mobilisation de moyens, de régulation des filières et de rémunérations ciblées vers les paysans, d’implication (réelle) des acteurs (agriculteurs, secteur privé, société civile, consommateurs, …).
Les mêmes réflexions et analyses peuvent être développées pour les cultures « de rente » (comme le cacao, le café, l’hévéa,…) qui apportent des revenus aux familles paysannes comme aux intermédiaires et aux états, et pour lesquelles les recherches et projets pilotes montrent que des solutions pour une
« agroécologie sans déforestation » sont possibles, mais là encore avec des contextes politiques, institutionnels, de filière, sociaux, et de rémunération cohérents avec ces objectifs.
32/ La gestion durable des forêts est une priorité ! Mais pour cela, il faut qu’une telle gestion ait un apport économique et social pour le pays (en particulier par les taxes générées) et ses populations (par les emplois et revenus générés), et pas seulement un apport environnemental pour « sauver la planète » comme on l’entend parfois clamer dans certaines enceintes du Nord …
La plupart des pays se sont dotés d’un « code forestier » prenant en compte les diverses fonctions attendues des forêts (sachant que les multiples usagers des forêts peuvent avoir des attentes diversifiées, bois d’œuvre et bois de service, bois de chauffage et fruits, chasse et cueillette, protection des sols et des sources, lieux de vie et lieux de rites, carbone et biodiversité). Ils se sont pour cela dotés d’administrations (ou institutions) dédiées à la régulation, le suivi et le contrôle de ces objectifs, avec la question des moyens réels pour ces actions. Une large part des forêts en Afrique dépend formellement de l’état, aussi et si délégation de gestion il y a (auprès d’entreprises, de coopératives, d’associations,
de villages, d’individus), il est nécessaire d’assurer un suivi intègre des actions réalisées par le délégataire. Le cahier des charges de telles « délégation » devrait donc intégrer la « non déforestation » comme un des critères prioritaires à prendre en compte.
La certification de bonne gestion des forêts (en particulier via la certification FSC, Forest Stewardship council) s’est largement développée de par le monde, initialement conçue pour aider à une gestion durable des forêts tropicales, elle s’est surtout largement répandue dans les grands pays forestiers du Nord, et pour les pays du Sud, pour les plantations, comme les plantations d’eucalyptus du Brésil.
Différents projets d’aménagement forestier ont ainsi été mis en place, comme (i) dans le bassin du Congo pour l’exploitation de bois d’œuvre avec des sociétés autrefois européennes, et maintenant de plus en plus asiatiques, ou (ii) dans des pays sahéliens pour l’exploitation du bois de chauffage avec l’implication des villages et des communautés locales. De tels projets ont pu recevoir l’appui de bailleurs comme l’AFD, l’implication d’organisation de recherche finalisée comme le Cifor, le Cirad, la mobilisation des structures et institutions nationales de ces pays.
De nombreuses aires protégées, avec des statuts variables, ont été mises en place dans la plupart des pays du Sud, couvrant des milieux diversifiés et des surfaces très importantes ; les stratégies internationales (cf règlement européen sur la restauration des milieux naturels, cf COP Biodiversité de Cali, …) poussent à l’augmentation du nombre de ces aires et des surfaces concernées. Ces aires sont généralement sous la responsabilité des autorités nationales, qui en délèguent la gestion à des structures pouvant être de type administratives, mais aussi en particulier dans le bassin du Congo à de grandes ONGs internationales, comme le WWF (Fond mondial pour la nature), CI (Conservation international) ou le WCS (Wildlife conservation society), dont les stratégies et modalités d’intervention sont parfois critiquées (« colonialisme vert », modalités d’implication des populations locales, …).
33/ Le développement de stratégies agroforestières au niveau des territoires, combinant (i) gestion durable des forêts naturelles (en donnant de la valeur ajoutée aux bois de grande qualité issus de ces forêts naturelles), (ii) réalisation de plantations forestières (pour la production de biomasse ligneuse, pour la pâte à papier, le charbon industriel, mais aussi de plantations paysannes pour les besoins locaux des populations), (iii) systèmes agroforestiers associant de façon « écologiquement intensive » arbres, cultures agricoles, voire élevage et (iv) systèmes agricoles, pour les cultures vivrières comme de rente, avec une réelle intensification « durable » de la production, pourrait aussi être une réponse à ces enjeux de combiner dans l’espace et dans le temps forêts et agriculture, et non pas de les opposer.
On retrouve la question du « land sharing » versus le « land sparing » : «faut-il concentrer l’agriculture sur des terres et des cultures intensives en intrants pour conserver ailleurs plus d’espaces naturels riches en biodiversité (landsparing)? ou bien privilégier une agriculture plus diversifiée mais à plus faible rendement ,c’est-à-dire plus extensive et donc moins économe en espaces naturels (landsharing)»
34/ Les initiatives internationales avaient poussé vers la création d’un « mécanisme de Développement propre » (MDP) suite à la signature du protocole de Kyoto (signé en décembre 1997 et entré en vigueur en 2005), mais avec des résultats peu convaincants pour ce qui concernait les forêts… Les nouvelles approches poussent (cf les résultats de la COP 29) vers la mise en place de « marchés du carbone » (au niveau des états, ou via des systèmes de type privés), qui pourraient ainsi permettre aux pays africains de « mettre sur le marché » leurs forêts, avec l’objectif de récupérer des fonds en échange d’une garantie de protection de ces forêts. De tels échanges sont ainsi en cours entre la Suisse ou le Quatar et certains pays africains (l’Union Européenne ne voulant pas rentrer dans de telles approches), mais – au dela de la faisabilité et de l’efficacité réelle de tels projets – cela pose nombre de questions, ne serait que le principe pour un pays du Nord de compenser ses émissions de CO2 (et de continuer à en émettre) en payant des pays du Sud (quid de leurs populations ?) pour conserver leurs forêts (et leur carbone).
35/ L’Union Européenne a ainsi promulgué le RDUE (Règlement contre la déforestation et la dégradation des forêts), nouveau règlement européen qui vise à interdire la mise sur le marché ou
l’exportation depuis le marché de l’UE des produits ayant contribué à la déforestation ou à la dégradation des forêts après le 31 décembre 2020. Basé sur de « bonnes intentions », ce règlement pose déjà nombre de questions (sa mise en œuvre a d’ailleurs été retardée) tant au niveau de la faisabilité (la traçabilité des produits comme le boeuf brésilien ou le cacao ivoirien n’étant pas simple) qu’en terme d’équité … est ce à l’Europe de décider (à nouveau ?) unilatéralement des stratégies de développement des pays du Sud ?
Développer des partenariats avec les pays du Sud afin qu’ils disposent des moyens pour mieux gérer et protéger leurs forêts et pour développer des agricultures plus performantes et limitant les « externalités négatives » est certainement le plus positif, acceptable, efficace et éthique par rapport aux objectifs visés (promotion d’un développement équitable qui ne soit pas basé sur de la déforestation).
Cela se fait dans le cadre de partenariats en recherche et en formation ; à titre d’exemple, au cours des dix dernières années, près d’un milliard d’euros ont été ciblés sur des programmes Europe Afrique de recherche finalisée pour la sécurité alimentaire et l’agriculture durable en Afrique. Cela peut également être lié à des cofinancements (il existe un grand nombre de bailleurs d’aide au développement) de projets pilotes, impliquant autorités, institutions et populations, comme par des appuis ciblés auprès d’entreprises vertueuses.
Les possibilités de financement ou l’achat de crédits environnementaux (carbone, biodiversité) par des pays, des entreprises, voire des individus (cf les « compensations carbone » proposées aux clients de compagnies aériennes) de pays du Nord au profit des forêts du Sud sont en pleine expansion, soit dans une approche de type « compensation » (je protège ailleurs pour compenser les destructions dont je suis responsable) ou des approches de type contributions (je contribue à protéger l’environnement ailleurs, par philanthropie, pour des effets d’image ou de RSE), et les accords de Paris comme les résultats de la COP 29 de Bakou vont dans ce sens. Mais ce type d’initiatives – d’une grande diversité – est à analyser en détail, afin qu’elles aient des effets réellement positifs, tangibles, additionnels et de long terme pour les forêts et les populations des pays du Sud, et qu’il ne s’agisse pas de solutions « simplistes » visant à donner bonne conscience (ou à compenser leur empreinte environnementale, ou à investir dans des marchés carbones potentiellement juteux) à ces entités du Nord (états, entreprises, ONGs) avec des effets réels minimes, voir parfois contreproductifs.
Il existe enfin différentes initiatives voulant promouvoir la gestion durable des forêts, en visant à développer ou renforcer les systèmes de certification (comme le FSC, Forest Stewardship Council, pour la gestion forestière, ou le RSPO pour les plantations de palmier à huile), à mettre en place (ou à imposer) des normes (cf le RDUE européen), des dispositifs tarifaires ou douaniers, voire des boycotts (cf certaines campagnes d’ONGs environnementalistes) ; la encore différentes analyses de telles actions et de leurs impacts à long terme sur les forêts comme sur les populations ont été développée, et seraient à affiner.
4/ Le rôle potentiel de l’AFT https://assofortrop.fr/
41/ L’AFT est une association des forestiers tropicaux et d’Afrique du Nord, créé en 2018 sur la base d’une amicale ; elle rassemble des forestiers francophones, français comme de plusieurs pays africains, qui ont œuvré pour contribuer la gestion durable et la conservation des écosystèmes forestiers dans les régions chaudes, sur le terrain comme dans des institutions nationales et internationales, souvent à des postes de responsabilité et de décision.
L’AFT est une association de droit français d’intérêt général (loi de 1901) de « plaidoyer » en faveur d’une foresterie équilibrée intégrant les trois volets économique, environnemental et social du développement durable. L’association est ainsi ouverte à tous ceux qui partagent cette vision et peuvent y contribuer en langue française ; elle souhaite ainsi apporter sa pierre au sein de l’écosystème des organisations œuvrant au service des forêts tropicales et des pays et populations qui leur sont liés, en
tant qu’association francophone, en complément à diverses associations équivalentes anglophones. Regroupant une cinquantaine de membres (belges, camerounais, congolais, sénégalais, ivoiriens, français, malgaches, maliens, nigériens, …), l’AFT dispose des structures classiques de gouvernance (bureau ; conseil d’administration).
Ces forestiers, dont beaucoup ont travaillé (ou travaillent car tous ne sont pas retraités !) au sein ou en interaction avec la FAO, avec le Cirad et le Cifor, avec les organismes de recherche nationaux de différents pays d’Afrique, avec les administrations nationales et les entreprises forestières, et ont amassé une somme considérable de connaissances.
Ils ont acquis une expérience du terrain, une compréhension des enjeux, une vision du long terme, qu’ils estiment de leur devoir de mettre à la disposition des débats sur la gestion durable et la restauration des forêts. Ils souhaitent en particulier rappeler la multifonctionnalité des forêts tropicales et d’Afrique du Nord, et leurs fonctions non seulement environnementales, mais aussi sociales et économiques.
42/ L’AFT n’a pas vocation à piloter ou mettre en œuvre des projets de terrain, quand bien même la majorité de ses membres a pu être par le passé impliquées dans de tels projets, ce qui n’exclut pas que certains de ses membres puissent s’impliquer dans de tels projets. L’AFT s’inscrit plutôt dans une logique de « soft power » visant à faire passer des messages « étoffés » sur les enjeux d’une gestion durable et multifonctionnelle des forêts tropicales, et mène pour cela à la fois des activités éditoriales, des actions d’information et sensibilisation, et lorsque cela est souhaité des actions d’appui à la formation.
A titre indicatif, les activités éditoriales récentes concernent :
– la publication d’ouvrages aux éditions l’Harmattan : trois livres ont ainsi été publiés, « Vivre et travailler en forêt tropicale » (2016), « Vivre et travailler en forêt au Maghreb» (2019, copublication AFT et AIFM) et « Travailler au service des forêts tropicales, regards croisés de forestiers » (2021). Ce dernier ouvrage est un recueil de témoignages sur leur vécu professionnel de vingt forestiers francophones, d’Afrique tropicale sèche et humide et de forestiers français ayant travaillé sous les Tropiques ;
– la parution des « Informations forestières », veille et analyse régulière des articles parus dans la presse comme des informations diffusées par les partenaires de l’AFT et la production des
« Feuilles du Flamboyant » (coproduction avec l’ONG Silva) largement diffusés, sur des sujets thématiques, le dernier numéro ayant été consacré aux « nouveaux enjeux des plantations forestières » ;
– la préparation et la présentation d’articles dans des conférences, comme le Congrès forestier mondial (« Les dispositifs de recherches forestières à long terme en Afrique: un patrimoine à soutenir et à valoriser pour relever les défis mondiaux ; Mallet & al », Corée 2022) et le congrès mondial d’agroforesterie (« Do not forget that agroforestry can also provide wood, be it fuelwood or timber, for the benefit of populations ; examples in West and Central Africa » Mallet & al ; Québec, 2022).
L’AFT contribue à différentes instances françaises s’intéressant aux forêts tropicales (en particulier le CSTF, comité scientifique et technique Forêt, https://www.cst-foret.org/ dans lequel il a animé la préparation d’une note de politique sur la restauration des paysages forestiers), afin d’y porter des messages sur les fonctions multiples des forêts et leur apport au développement social et économique des pays et des populations, et sur les modalités de « gestion durable » de ces forêts, de leurs ressources et de leurs fonctions.
L’AFT et ses membres maintiennent des relations étroites avec différentes organisations concernées par les enjeux multiples du développement agricole et forestier, et plus spécifiquement par les forêts tropicales et d’Afrique du Nord (comme le Cirad, le Cifor, l’ISTF, l’AIFM, l’ATIBT, l’ONF, …) et ont l’objectif de renforcer les liens avec les institutions et partenaires africains.