Le marché du carbone : une opportunité pour la relance de la recherche scientifique pour les plantations et la gestion des forêts du Bassin du Congo

Exemple d’une essence à fort diamètre dans le bassin du Congo à haute capacité de séquestration de carbone
15 janvier 2025

Par Jean-Guy Bertault, AFT

Plusieurs articles publiés récemment dans la presse nationale, « L’Afrique se veut le fer de lance du reboisement » , Caroline de Malet, Le Figaro du 10/11/2024 et « Les scientifiques appelés au chevet des forêts du bassin du Congo », Laurence Caramel, Le Monde du 25/11/2024, attirent l’attention de leurs lecteurs sur les liens entre forêts et la régulation du climat avec un regard particulier sur les grands massifs forestiers tropicaux que sont l’Amazonie et le bassin du Congo, aujourd’hui dans des dynamiques divergentes.
Si le rôle positif des puits de carbone que représente la forêt tropicale n’est pas contesté, la déforestation et la dégradation par les incendies, la surexploitation et la sécheresse, sont en train d’affaiblir ces processus de séquestration du carbone voire de les inverser, notamment en Amazonie. Ainsi, avec ses 200 millions de km2, le bassin du Congo, deuxième au monde en superficie, est devenu dans le domaine forestier le leader mondial de la séquestration du carbone. Cette situation et les enjeux qui y sont liés vaut à cette immense région un regain d’intérêt de la part de la communauté scientifique internationale focalisée par le passé sur l’Asie du Sud- est et l’Amazonie et, il faut le reconnaître, très peu sur le continent africain. A titre d’exemple, de 2008 à 2017, le secteur forêt-environnement d’Afrique centrale n’a capté que 11,5 % des financements débloqués pour la conservation et la gestion durable des forêts tropicales alors qu’à la même période « The Large Scale Biosphere-Atmospere Experiment in Amazonia (LBA) a mobilisé 200 millions USD et des centaines de chercheurs.
Mais comme le souligne Caroline de Malet dans son article, les choses changent avec d’abord une initiative de la République du Congo qui a organisé la première conférence internationale sur l’afforestation et le reboisement (CIAR) en juillet dernier à Brazzaville faisant suite au sommet des trois bassins d’octobre 2023 (Amazonie, Mekong, Congo). A cette nouvelle visibilité institutionnelle, viennent se greffer, comme le souligne Laurence Caramel, des programmes de recherche d’envergure comme l’ISBC (Initiative Science pour le bassin du Congo) abondés par des donateurs bilatéraux et internationaux comme annoncés en marge de la conférence mondiale sur le climat (COP 29) tenue récemment à Bakou (Azerbaïdjan).
Les plantations par nature artificielles et la gestion conservatoire des forêts tropicales humides, deux volets quelquefois antagonistes de la sylviculture tropicale, sont actuellement mues par la même dynamique, le marché du carbone. La compréhension du fonctionnement de ces importants puits de carbone que constituent ces écosystèmes forestiers tropicaux, réputés comme l’un des plus complexes de la planète, demande un investissement scientifique sans précédent pour répondre à cette demande.
Et Laurence Caramel de citer Raphaël Tshimanga, professeur à l’université de Kinshasa et grand spécialiste des tourbières du nord-Cogo et de RDC: « Tout le monde a compris qu’il faut investir dans la science. Les forêts africaines demeurent les moins bien étudiées malgré leur rôle crucial dans la régulation du climat. Pour comprendre les impacts actuels du réchauffement et anticiper l’avenir, nous avons besoin de données scientifiques.
L’un des objectifs d’ISBC est d’effectuer une nouvelle campagne de relevés dans le bassin du Congo. Et Adeline Fayolle chercheuse au Cirad, spécialiste de l’écologie des forêts d’Afrique centrale, précise « Ce sont des missions coûteuses et difficiles car il faut atteindre des parcelles situées dans des zones reculées et mesurer tous les arbres dont le diamètre est supérieur à 10 cm pour en déduire ensuite le carbone stocké.
Mais le continent africain a d’autres atouts à faire valoir dans l’élaboration des modèles prédictifs dans l’interaction forêt/climat. Des dispositifs expérimentaux testant la dynamique de peuplements soumis à différentes intensités d’exploitation et d’éclaircies ont été mis en place en Afrique centrale et de l’Ouest par le Cirad et ses partenaires à la fin des années 70. Ces observations de près de 50 ans, couplées à des relevés plus récents intégrant des données fournies par des tours à flux mesurant les échanges nets de CO2 entre la canopée et l’atmosphère, les variations de température et de pluviométrie, donneraient une précision et une plus grande fiabilité aux modèles de prévision en cours d’élaboration.
Ces données anciennes alimentent des réseaux nationaux et internationaux comme l’Observatoire des forêts tropicales aménagées (TmFO) qui regroupe près de 657 parcelles d’étude sur 32 sites expérimentaux à travers le monde et l’AFT, l’Association des Forestiers Tropicaux et d’Afrique du Nord (www.assofortrop.fr) dont les membres ont pris une part active dans la création et la gestion de ces dispositifs expérimentaux soutient et participe, avec le Cirad, leur valorisation scientifique.
Mais les forêts du bassin du Congo possèdent également d’autres atouts comparatifs dans la séquestration du carbone. Le premier est lié à la structure de ces forêts, plus hautes et à plus fort diamètre de ses espèces, stockant ainsi plus de biomasse que d’autres écosystèmes forestiers tropicaux.
D’autres avantages ont été révélés très récemment par la publication d’un article en octobre 2024 dans la revue Science d’une étude internationale dirigée par Lalasia Bialic-Murphy de l’ETH Zurich mobilisant plus de 100 chercheurs dont ceux de l’INRAE et du Cirad, intitulé « The pace of life for forest trees ». Ces chercheurs ont retracé le cycle de vie des arbres sur la planète en mesurant plus d’un millier d’espèces pour chercher à comprendre quel compromis faisait ces végétaux entre croissance et longévité : un arbre qui croit rapidement peut-il vivre longtemps ? Et derrière ce questionnement très théorique…celui de la durabilité du stockage de ces végétaux n’est pas très loin et donc de leur impact réel sur l’atténuation du changement climatique. Parmi les riches conclusions de cette étude, il en ressort, sur le sujet qui nous intéresse, que les essences à croissance rapide et durée de vie courte stockent moins de carbone que celles qui poussent à la fois lentement et longtemps, l’une des caractéristiques majeures des forêts tropicales humides à très grande diversité biologique. Et une seconde conclusion moins intuitive se dégage de l’étude est que les forêts les plus diversifiées comprenant donc un très grand nombre d’espèces, ont également tendance à mieux séquestrer le carbone. Ainsi, en gérant et protégeant ces écosystèmes, séquestration du carbone et préservation de la biodiversité, sont deux objectifs complémentaires que l’on peut mener simultanément.
Avec tous ces atouts, le marché du carbone suscite un immense espoir de développement des pays forestiers tropicaux qui souhaitent diversifier leur économie. Schématiquement, des pays pollueurs et des entreprises peuvent compenser une fraction de leurs émissions de CO2 en achetant des crédits carbone à des pays qui ont dépassé leurs objectifs nationaux. Les pays tropicaux à fort couvert forestier qui gèrent durablement leurs forêts sont dans cette position de vendeur qu’ils peuvent renforcer par des projets de plantations forestières qui réduisent les émissions de gaz à effet de serre, exprimées sous forme de crédits, chaque crédit équivalant à une tonne de CO2 empêchée de rentrer dans l’atmosphère ou éliminée de celle-ci. Après neuf ans de négociation la COP 29 a adopté le 23 novembre 2024 à Bakou ces règles d’échanges d émissions de CO2 définies dans l’article 6 en précisant d’une part, dans l’article 6.2 les modalités d’échanges entre tous les états et d’autre part, dans l’article 6.4, un nouveau marche international supervisé par les Nations Unies, ouvert aux états, entreprises et même aux individus qui devrait être opérationnel fin 2025.
Parmi les diverses contraintes que rencontre le marché du carbone et éviter les scandales qui se sont multipliés ces dernières années, au-delà des aspects frauduleux observés dans tout négoce, la qualité, la fiabilité, la périodicité des données recueillies constitue un réel challenge tout d’abord pour les scientifiques dans l’interprétation de leurs observations sur le terrain et des modèles spatio-temporels qui en découleront. Lorsqu’on voit la rapidité avec laquelle un puits de carbone peut devenir une source, notamment sous l’influence de facteurs abiotiques (sécheresse, température, incendies avec leurs fumées impactant la photosynthèse,…) que nul ne maîtrise, les protocoles actuels de collecte d’informations devront certainement être optimisés pour maintenir la confiance entre les acteurs de ce marché d’échanges d’émissions de CO2.
Il faudra s’assurer également que les règles de ces échanges soient bien respectées, éviter par exemple le double comptage des réductions d’émission avec l’obligation des pays vendeurs de crédits carbone de les déduire de leurs objectifs climatiques, de vérifier que les réductions d’émissions sont bien réelles et additionnelles, qu’elles ne violent pas les droits des populations locales et que la durabilité du stockage du CO2 ne soit pas éphémère.
En conclusion, si les attentes de ce marché du carbone représentent une rare opportunité donnée aux scientifiques pour approfondir nos connaissances des forêts tropicales dont l’humanité toute entière peut tirer profit, il peut aussi donner enfin aux états les moyens de protéger leur patrimoine et de contribuer à leur développement. Il n’en reste pas moins que le marché des échanges d’émissions de CO2 ne doit pas servir d’alibi au « business as usual » et se substituer aux objectifs de décarbonation si nous voulons, comme nous nous y sommes engagés, à atteindre la neutralité carbone en 2050.

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