
Par Hocine Aouadi,
Conservateur général des Forêts et Docteur d’Etat en Ecologie
INTRODUCTION
Dans un rapport de 1995, le GIEC considère que les pays du Maghreb ou pays de la rive sud de la Méditerranée sont parmi les plus vulnérables aux modifications environnementales imposées par les changements climatiques.
Cette situation ne fait plus de doute ; l’impact du réchauffement climatique s’est accéléré et ses effets sont révélés par la végétation naturelle :
• assèchement de la végétation atlasique et recul des ligneux bas dans les positions d’adret ;
• enrésinement de la subéraie et dépérissement du chêne liège ;
• faible réussite des reboisements ;
• déclin des formations steppiques.
• forte augmentation des risques d’incendies
PRÉCISION BIOGÉOGRAPHIQUE
Les chaines de montagnes qui constituent le relief du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) sont dites «atlasiques» ; elles occupent la partie septentrionale de l’Afrique dans laquelle l’Algérie occupe la partie centrale avec la mer Méditerranée au Nord et le désert du Sahara au Sud.
Le nombre de ces chaines se réduit d’Ouest en Est. De quatre au Maroc (Rif, Moyen Atlas, Haut Atlas, Anti-Atlas), elles se réduisent à deux en Algérie : l’Atlas tellien et l’Atlas saharien qui entrent en contact dans les confins algéro-tunisiens, pour se terminer en une seule chaine au Cap Bon en Tunisie.
Voir la carte ci-après :

L’altitude de ces grandes unités structurales se réduit progressivement d’Ouest en Est ; de 4.165 mètres au Maroc (Djebel Toubkal dans le Haut Atlas), elle passe à 2.328 mètres en Algérie à Ras Keltoum (Djebel Chélia) dans les Aurès, pour se réduire à 1.544 mètres, point culminant du Djebel Chambi dans le Haut Tell tunisien.
La carte du système méditerranéen défini par le botaniste Paul Ozenda (1975) fait apparaitre le schéma orographique tel que décrit ci-dessus.
L’Algérie est un vaste pays (le plus grand en Afrique) dont le désert occupe 75% de sa superficie et dont le taux de couvert végétal est faible : à peine 4,1 millions d’ha (dont 2,2 millions d’ha de forêts et reboisements, le reste étant occupé par des maquis) pour une surface totale du pays de 238 millions d’ha, soit un taux de boisement de 1,7 % du territoire national, ou de 16,4% pour le nord de l’Algérie).
LA VÉGÉTATION DANS LES AURÈS
L’observation de la végétation arborescente des Aurès (au nord-est de l’Algérie) qui se prolongent sur les Monts du Hodna et le Boutaleb à l’ouest présente essentiellement les faciès à cèdre de l’Atlas en altitude, à chêne vert et pin d’Alep en mélange, et à pin d’Alep pur.
Le frêne dimorphe et le genévrier sont également présents de façon remarquée ; dans le milieu naturel la végétation se répartit en fonction des conditions climatiques (températures et pluviométrie) et des activités humaines normalement organisées selon la vocation des terres.

Dans les Aurès, le cèdre de l’Atlas occupe un étage bioclimatique semi-aride à hiver frais, ce qui n’est pas le cas dans les autres stations à répartition naturelle du cèdre en Algérie, à savoir :
• dans le massif de Blida et de Theniet El Had (Vialard) où il est dans le subhumide à hiver froid ;
• en Kabylie et dans les Babors où il est dans l’humide frais.
PARTICULARITÉ DES FORÊTS DE KHENCHELA
Véritable barrière naturelle contre la désertification, les forêts de Khenchela (région montagneuse du nord-est de l’Algérie) s’étalent sur trois massifs, ceux d’Ouled Yakoub, de Béni Imloul et de Béni Oudjana couvrant plus de 120.000 ha, culminant à 2.328 mètres d’altitude, et descendant jusqu’au niveau de la mer à Oued L’Arabe sur une distance d’une dizaine de kilomètres, avec un écoulement endoréique des eaux vers le Chott Melghir ; ce cours d’eau irrigue les oasis du Sud dont les premières sont celles de Khirane à quelques encablures.
D’après les fellahs de la région, l’enneigement commence habituellement à la mi-novembre et se poursuit par intermittence jusqu’au mois d’avril, permettant la constitution de réserves d’eau qui se maintiennent dans les combes et les ombrées.
En altitude, le cèdre s’est développé dans les anfractuosités provoquées par gélifraction, l’eau se distribuant lentement au rythme nycthéméral de fonte en journée et de gelée nocturne.
La raréfaction de l’enneigement relevée depuis une trentaine d’années a conduit à l’assèchement du cèdre d’abord, puis du pin d’Alep, rendant les forêts très sensibles aux risques d’incendies ; le 4 juillet 2021, un incendie a parcouru 10.000 ha de forêts (sans perte de vie humaine, la forêt n’étant pas habitée)
La végétation asséchée constitue un combustible qui brûle avec violence, comme s’il s’agissait d’hydrocarbure ou de gaz naturel ; l’exemple récent est celui de l’incendie du mois dernier de janvier 2025 qui a dévasté la région de Los Angeles aux États-Unis.
EFFONDREMENT DE LA FORÊT
La situation des forêts de Khenchela, et d’autres régions, doit alerter et constituer une référence en matière d’évaluation des dégâts causés par les modifications climatiques et des perturbations sur le milieu conduisant à une évolution régressive des écosystèmes. Il faut cependant noter que les jeunes plantations et les peuplements de chêne vert présentent une certaine résilience, mais jusqu’à quand ? Pas de précipitations, pas d’eau, durcissement du sol, assèchement de la végétation, déclin et migration de la faune.
Dans le cas de Khenchela, le sanglier est descendu vers les oasis du sud – Biskra, El Oued -, et s’est adapté à une vie en zone sableuse (psammophile).
Cet assèchement à grande échelle de la forêt est saisissant et engendre une dynamique régressive pouvant mener à une désertification rapide ; c’est un fait avéré qui doit être utilisé pour activer l’aide internationale aux pays qui subissent les effets du changement climatique sans en être responsables.
Il faut agir vite pour essayer de contenir le réchauffement le plus possible, sachant que ce seuil de 1,5 °C fixé par l’accord de Paris à la COP 21 en 2015 sera déjà dépassé dans les quelques années qui viennent.
Lien vers l’article du 19/03/2023 d’El Watan sur « les menaces pesant le patrimoine forestier algérien » :
https://elwatan-dz.com/forets-menace-sur-le-patrimoine-forestier
Lien vers l’article de l’INRAE « Forêts algériennes : le défi de la résilience » :
https://revue-sesame-inrae.fr/forets-algeriennes-1-3-le-defi-de-la-resilience/
Lien vers l’article Wikipédia sur les feux de forêts en Algérie en 2021
https://fr.wikipedia.org/wiki/Feux_de_foret_de_2021_en_Algerie
Liens vers l’étude 2010 de Bneder sur la Cartographie du risque feu de forêt dans le Nord-est algérien : cas de la wilaya d’El Tarf
https://journals.openedition.org/cybergeo/32304?langues