
Par Jean-Paul Lanly
L’auteur remercie Pierre Fauré, ancien Secrétaire Général de l’association « Échanges méditerranéens » pour la révision du texte ci-après.
L’association « Échanges méditerranéens pour l’eau, la forêt, l’énergie et le développement durable des territoires « , en bref » Échanges méditerranéens », créée en 2000, se définit comme étant « ouverte aux ingénieurs, universitaires et acteurs des pays de l’ensemble du pourtour méditerranéen … (dont) les membres et sympathisants ont ou ont eu pour la plupart des responsabilités importantes dans l’aménagement et le développement durable de leurs pays respectifs ». Elle organise des Rencontres annuelles alternativement sur la rive sud et la rive nord de la Méditerranée, consistant chacune en un voyage d’études et un colloque. Ses « 21èmes Rencontres internationales méditerranéennes » se sont tenues cette année en Tunisie, du 30 septembre au 5 octobre. Elles étaient pilotées, côté tunisien, par son Vice-président, M. Saad Seddik, ancien Ministre de l’agriculture, et, côté français, par son Président, André Barbaroux, ancien Directeur Général de l’Administration du Ministère de l’agriculture.
Le voyage d’études du lundi 30 septembre au vendredi 4 octobre a conduit en car les quelque trente participants algériens, français et tunisiens (désignés par « le Groupe » ci-après) dans une grande boucle au nord et centre nord du pays, partant de Tunis et revenant à Hammamet (à une cinquante km au sud de Tunis):
Tout au long de ce parcours des activités de développement et de conservation en matière d’eau, d’agriculture et de foresterie ont été présentées au Groupe, toutes mises en œuvre dans un contexte climatique très difficile suite à plusieurs années de sécheresse.
La gestion de l’eau pour les besoins des habitants et de leurs cultures est une constante marquante de l’histoire de la Tunisie, même dans cette région septentrionale visitée, la moins sèche du pays. En témoignent entre autres, les vestiges antiques que sont le réseau des bassins des Aglabites à la périphérie de la vieille ville de Kairouan destiné à alimenter la ville en eau, ou encore le Temple des eaux (ou Nymphée) au pied du massif calcaire de Zaghouan et au départ de l’aqueduc long de 132 km qui transportait l’eau à Carthage. L’ingénierie hydraulique est restée active jusqu’à aujourd’hui, comme on peut l’observer avec les nombreux réservoirs et barrages, certains récents, dans la région montagneuse du nord-ouest (Gouvernorat de Jendouba), et les travaux de petite hydraulique comme celui visité très proche de l’Algérie près du site antique de Chemtou.
Dans le domaine agricole, l’attention s’est portée surtout sur l’oléiculture et la production d’huile, filière majeure en Tunisie avec la visite détaillée de deux huileries, l’une familiale un peu à l’est de Beja (50 ha d’oliviers), l’autre plus importante près de Zaghouan (640 ha cultivés, capacité journalière de 170 tonnes de trituration). Le Groupe s’est aussi rendu au siège et atelier d’une petite Société mutualiste de services agricoles (SMSA), coopérative regroupant plus de 150 femmes, spécialisée dans la transformation du piment en purée (la bien connue harissa).
La région visitée, plus particulièrement sa partie occidentale correspondant grosso modo au Gouvernorat de Jendouba, est la plus forestière du pays (30 % de couverture forestière, contre 8 % seulement pour l’ensemble du pays qui possède 1,3 million ha de forêts pour une superficie totale de 163 000 km2). Cela est dû à son relief montagneux la rendant moins propice au développement agricole et à sa pluviométrie relativement élevée permettant la croissance d’arbres, surtout de chêne–liège, de chêne zeen et de pin d’Alep. C’est la région où ont été réalisés le plus de boisements et reboisements de production de bois et/ou de défense et restauration des sols (DRS), et aussi de fixation des dunes littorales, avec des espèces locales (pin d’Alep) ou exotiques (eucalyptus et autres pins). Des signes de dépérissement des forêts peuvent être observés, dus aux incendies, au surpâturage en forêt et à la sécheresse. Le pays importe la plus grande partie des produits à base de bois qu’il consomme, mais a une activité notable en matière de produits forestiers non ligneux (PFNL), principalement le liège, et, accessoirement, les plantes aromatiques et médicinales (PAM). La Tunisie est actuellement le 6ème producteur mondial de liège (de l’ordre de 4000 tonnes par an), loin toutefois du Portugal qui en produit 300 000 tonnes (52% du tonnage mondial) et de l’Espagne.
Le Groupe a ainsi visité près de Tabarka, le matin du 2ème jour la Société Nouvelle du Liège (SNL), grande société historique de production de liège : créée en 1884, nationalisée en 1962, privatisée en 2001, elle appartient maintenant au groupe portugais Amorim (un tiers du liège mondial). D’une capacité installée de 10 000 tonnes/an, elle n’en produit actuellement que 3 500 (dont 80% pour la fabrication de bouchons) du fait, entre autres, de la réduction rapide de la superficie des suberaies du pays (chute de 150 000 à 90 000 ha entre 1994 et 2005) due aux incendies et aussi à leur immersion dans les réservoirs des barrages, de leur dégradation par vieillissement et surpâturage), et du manque de main d’œuvre qualifiée pour les opérations d’écorçage et de démasclage en forêt.
Le voyage s’est poursuivi avec une visite au siège du Groupement de Développement Agricole (GAM) du village de Tbainia, à Aïn Draham, où des femmes distillent des PAM (myrte, verveine, amande, eucalyptus) pour la fabrication d’huiles essentielles, valorisée en partie à l’export, et s’emploient aussi à des activités forestières (ouverture de pare-feux, reboisement et bûcheronnage). À la fin de cette longue matinée, le Groupe a été emmené au village forestier-pilote de Douar Ncham, dans la commune frontalière de Hammam Bourguiba, où une cinquantaine de familles (environ 300 personnes) ont été installées et à qui sont proposées des activités d’écotourisme.
Le matin du jour suivant la fin du voyage a été consacré à un colloque tenu à l’Institut national agronomique de Tunisie (INAT) à Tunis sur le thème : « La résilience de l’agriculture tunisienne face aux défis du réchauffement climatique ». Une cinquantaine de scientifiques et responsables tunisiens se sont joints au Groupe pour débattre sur la base des communications très intéressantes suivantes :