
Avec l’appui des forestiers congolais Christian MOKA (adhérent AFT) et Mackline Mbemba (CIFOR-ICRAF)
Etat des lieux
Au niveau mondial, les tourbières, zones humides dont le sol présente une accumulation de matière organique partiellement décomposée, stockent le volume le plus important de carbone terrestre par unité de surface (Rydin and Jeglum 2006 ; Leifeld and Menichetti 2018).
Elles couvrent près de 3 % de la surface terrestre du globe (Yu et al. 2010 ; Page et al. 2011 ; Dargie et al. 2017), ce qui représente plus du carbone total stocké dans la végétation de la Terre et près de deux fois le volume de carbone présent dans toutes les forêts (Crump 2017) ! Les tourbières stockent en effet entre 26 et 32 milliards de tonnes de carbone, soit l’équivalent de trois ans d’émissions mondiales de combustibles fossiles.

Les tourbières du bassin central du Congo, avec une surface estimée de 145 500 km2, réparties sur la République du Congo et la République démocratique du Congo (RDC), abritent 36 % de la superficie mondiale des tourbières tropicales et stockent 28 % du carbone des tourbières tropicales du monde !
Les marais tourbeux du centre du Congo représentent actuellement l’un des écosystèmes les plus denses en carbone sur terre, stockant en moyenne 1712 tonnes de carbone par hectare dans la tourbe, soit . C’est plus de 7 fois plus qu’une forêt « normale » sur sol sec, selon Wannes Hubau, chercheur au Musée royal de l’Afrique centrale !

Présentation socio-économique des zones de tourbières (pour la république du Congo)
A l’échelle de la République du Congo, les tourbières représentent 33% des tourbières de la Cuvette Centrale et couvrent une superficie de 55 072 km² sur les départements de la Likouala, la Sangha, la Cuvette, Congo-Oubangui et les Plateaux. Aussi la République du Congo a fait de la connaissance et de la protection des tourbières un des points majeurs et son CDN plan d’action climatique Une série d’étude commanditée par l’Initiative pour les forêts de l’Afrique centrale (CAFI) , programme associé du PNUD de la FAO et de la Banque Mondiale, de nombre de partenaires techniques (dont le CIFOR) et financiers (dont l’AFD) a fait l’objet d’un premier point d’étape en 2025. Ces actions bénéficient également du soutien de la FAO dans le cadre de l’Initiative mondiale sur les tourbières.

Carte de la zone d’études en République du Congo
Les tourbières cartographiées ont été définies en fonction des caractéristiques suivantes définies par le Professeur Suspense Averti IFO, Enseignant-chercheur à l’Université Marien NGOUABI :
La tourbe est un sol organique constitué de débris végétaux partiellement ou totalement
décomposés,:
– Une épaisseur minimum de 30 cm ;
– Une teneur en carbone supérieure ou égal à 25 % ;
– Un sol saturé en eau de manière permanente ou non ;
– Une datation carbone 14 de 1000 ans minimum.
La tourbière est une zone géographique où la tourbe répond à la définition adoptée quel que soit le type de végétation considérée, mais aussi le niveau de dégradation.
Les tourbières de la République du Congo étudiées font apparaitre les caractéristiques socio-économiques suivantes :
La durabilité des tourbières dépendra donc de la capacité collective à construire une gouvernance partagée, équilibrant exploitation raisonnée, protection des ressources et bien-être. Pour la République du Congo, les ministères en charge de l’aménagement du territoire, de l‘économie forestière, de l’agriculture et de la justice apparaissent comme les acteurs clés, combinant une forte influence et un intérêt marqué pour la conservation et la gestion durable des tourbières.
Rôle climatique des tourbières reconnu mais une remise en cause partielle par une étude de l’UC Louvain et de l’ETH de Zurich publiée en 2026
De par leurs caractéristiques, le bassin du Congo était réputé pour constituer donc l’une des dernières régions au monde qui absorbe plus de carbone qu’elle n’en émet », selon Doreen Robinson, Responsable pour la biodiversité et les terres du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE-2000).
Mais des scientifiques de l’UC Louvain et de l’ETH Zurich viennent de publier le 23 février 2026 un étude où, dans le bassin du Congo, les eaux des lacs Mai Ndombe et Tumba, renferment d’importantes sources de CO₂ . La datation au Carbone 14 révèlent que ce carbone inorganique dissous est âgé de 2 170 à 515 ans et provient en partie (39 à 40 %) des tourbières environnantes. Ceci suggère un mécanisme de perte du carbone de la tourbe : les micro-organismes respirent le carbone ancien présent dans la tourbe, et le CO₂ ainsi libéré est transporté vers les lacs puis s’y libère, reliant ces immenses réserves anciennes au cycle actuel du carbone. Cette découverte majeure, publiée dans la revue Nature Geoscience, souligne donc la vulnérabilité potentielle de l’un des plus grands réservoirs de carbone de la planète face aux changements environnementaux.

Tourbières en péril
Si l’on connaissait que la stabilité des tourbières dépend du taux d’humidité et des matières organiques, l’on sait aussi qu’en cas d’assèchement d’un marais tourbeux, le carbone en contact avec l’air est immédiatement exposé à la décomposition et à l’érosion. Dès que les bactéries aérobies commencent à pénétrer dans la tourbière, tout le carbone commence alors à devenir instable et volatil. Les tourbières drainées et dégradées émettent alors énormément de gaz à effet de serre, c’est-à-dire 5 % des émissions mondiales d’origine anthropique (IPCC 2014). Il est donc crucial d’éviter autant que possible de perturber les tourbières. La protection et la gestion durable de ces écosystèmes, tout comme des mesures de restauration à prendre d’urgence (notamment par la réhumidification) peuvent éviter des émissions et conserver le carbone stocké dans ces écosystèmes (Leifeld and Menichetti 2018 ; FAO 2020b).
Dans le cas étudié par les chercheurs de l’UC de Louvain et de l’ETH de Zurich, la nouveauté est que, sans perturbation extérieure, un phénomène naturel (dissolution du CO2 dans l’eau abondante de grands lacs) vient également remettre en cause le stockage supposé des tourbières, au moins celel qui seraient en connexion avec de grands lacs.
Reste également à savoir si le résultat de cette étude reste localisé aux deux lacs étudiés, constitue le fruit des changements climatiques actuels, souligne un seuil de saturation maximale pour le stockage de CO2 par ces écosystème, et est extrapolable à l’ensemble des tourbières du basson congolais.
Menaces – Mesures de protection
Il n’en reste pas nécessaire de poursuivre la protection de ces écosystèmes au rôle majeur dans le cycle du Carbone. Aujourd’hui, seulement 8 % de ce carbone tourbeux du bassin du Congo, se trouve dans des aires protégées, laissant ces milieux vulnérables aux changements futurs d’utilisation des terres.
Les cartes de localisation des tourbières confrontées aux cartes des concessions forestières, pétrolières et gazifières, aux plans de changement d’affectation des terres, près d’un quart du stock de carbone constitué par les tourbières du bassin du Congo serait aujourd’hui menacé !

La croissance mondiale de la consommation en huile de palme constitue également une menace pour les tourbières du bassin du Congo, comme malheureusement cette menace s’est concrétisée en Indonésie par la plantation de palmeraie en lieu et place de nombreuses tourbières.
Plusieurs pays ont pris conscience de l’importance des tourbières et présenté des engagements en faveur de la protection de ces écosystèmes en péril. À l’occasion de la réunion des partenaires de l’Initiative mondiale pour les qui s’est tenue à Brazzaville en 2018, la République démocratique du Congo, la République du Congo et l’Indonésie ont ainsi signé la Déclaration de Brazzaville, qui promeut une meilleure gestion et conservation de la zone de la cuvette centrale dans le bassin du Congo.
Malgré cela, en juillet 2022, le président de la RDC avait décidé d’ouvrir 11 millions d’hectares de forêts congolaises aux activités de forage pétrolier et gazetière, dont un million d’ha concerne des tourbières ! Sous la pression internationale, cet appel à projet a été suspendu mais n’a pas été annulé pour autant.
De nouvelles mesures d’ordre réglementaire ou incitatives doivent donc être pensées et mises en application pour éviter les menaces pesant sur ces écosystèmes fragiles mais essentiels. Le champ d’application des marchés Carbone ne pourrait-il pas être élargi pour financer la protection des tourbières mondiales.
En République du Congo, un atelier du gouvernent congolais en date du 12 aout 2025 a conclu que les actions de protection des tourbières doivent passer par l’adoption de mesures d’accompagnement des populations et des exploitants de ces territoires :

https://www.nature.com/articles/s41561-026-01924-3
https://reporterre.net/Les-tourbieres-du-Congo-une-bombe-climatique-a-retardement
https://lemag.ird.fr/fr/congo-la-plus-grande-tourbiere-tropicale-du-monde-sous-pression
https://www.africamuseum.be/fr/research/news/the-worlds-largest-tropical-peatland-is-in-the-DRC