
Par Jean-Paul Lanly
Président d’honneur de l’Association des forestiers tropicaux et d’Afrique du Nord (AFT), diplômé de l’École Nationale des Eaux et Forêts (ENEF) en 1962 (134ème promotion).
La « vieille dame » du 14 rue Girardet à Nancy a fêté son 200ème anniversaire le 11 février de cette année. Fondée en 1824 et ouverte en janvier 1825 sous l’appellation d’École royale forestière, elle a changé de nom plusieurs fois au gré des régimes politiques français du 19ème siècle pour devenir en 1898 l’École nationale des eaux et forêts. Elle conservera cette appellation – qui orne aujourd’hui encore son portail – jusqu’en 1965, date à laquelle elle fusionne avec sa jeune sœur l’École nationale du génie rural pour former l’École nationale du génie rural, des eaux et des forêts (ENGREF) dont elle devient le Centre de Nancy. Et pour être renommée une fois de plus en 2007, après une autre fusion, par le nom, peu évocateur de sa raison d’être, de « Campus de Nancy d’AgroParisTech ».
Elle fut la deuxième école supérieure de foresterie en Europe, et sans doute dans le monde, après celle allemande établie en 1811 à Tharendt en Saxe. Elle fut, aussi, sinon la première, du moins l’une des premières écoles d’ingénieurs françaises à inclure dans sa formation l’étude de sciences du vivant, notamment de la botanique et de la phytogéographie, de la zoologie et de l’entomologie, et plus tard de l’écologie et de la pédologie. Nombreux furent d’ailleurs ses anciens élèves qui s’illustrèrent dans la botanique, la phytogéographie et la zoologie : outre Philibert Guinier, le botaniste le plus connu d’entre eux en France et qui fut directeur de l’École de 1921 à 1941, plusieurs excellèrent outre-mer dans ces sciences, notamment en Afrique au cours du 20ème siècle, comme André Aubréville (Afrique tropicale), René Capuron (Madagascar), Louis Lavauden (Tunisie), René Letouzey (Cameroun), ou encore Bernard Rollet (Cambodge et Petites Antilles).
De 1825 à 1966, soit sur 142 ans, elle va former au total environ 2.600 élèves français (chaque promotion en comportant entre 8 et 42, cet effectif le plus élevé étant celui de la 105ème promotion 1930-1932) destinés à servir dans l’Administration forestière, en France (90% du total) et, plus tard, dans les colonies (les 10% restants). Ils sont en majorité issus d‘un concours (avec, dans les premiers temps, comme épreuves principales l’ arithmétique, la géométrie, le français et le latin), ou directement de l’École polytechnique ; à partir de 1882, elle va aussi recruter des élèves de l’Institut National Agronomique de Paris, qui vont bientôt devenir la majorité ; et, plus tard encore, des ingénieurs diplômés de l’École des Barres (à Nogent-sur-Vernisson, dans le Loiret). Dans les années 1960, les recrutements à partir de l’École polytechnique, de l’Institut national agronomique et des Barres sont dans les proportions respectives de 2/9, 6/9 et 1/9 D’autres Français, beaucoup moins nombreux, jusqu’à 4 par promotion, 110 au total, suivent aussi les cours comme « élèves libres », puis, à partir de 1946, comme « élèves ingénieurs » pour le titre d’ingénieur civil des Eaux et Forêts.
Tout au long de ce siècle et demi, la liste des matières du programme des études de deux ans (hors formation militaire, cf. paragraphe suivant) fixée au départ en 1824 n’a pas sensiblement changé : applications des sciences naturelles, des mathématiques et du droit à la foresterie, sylviculture (et « éducation des arbres »), aménagement et exploitation forestière, économie forestière, et allemand, la grande langue forestière du 19ème siècle. Ce qui a évolué c’est leur importance relative en fonction en partie de la nature et des besoins de l’Administration forestière et de la formation initiale des élèves. À partir des années 1870, économie et droit vont gagner en importance, encore que l’économie restera tout au long un des points faibles de l’enseignement. Les nouvelles disciplines de la pédologie et de l’écologie vont apparaître au 20ème siècle. Un des points forts restera la priorité donnée aux tournées et travaux sur le terrain. Un autre étant la création en 1882 sous l’autorité du directeur de l’École d’une Station de recherches et d’expériences forestières, avec une interaction progressive des chercheurs et des enseignants à partir du 20ème siècle. Jusqu’en 1966 date à laquelle la Station et ses personnels passent sous la coupe de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA, aujourd’hui INRAE).
La collaboration entre l’école forestière et la station de recherche de Nancy permit, dans les années 1890, le ralliement rapide des chercheurs forestiers français, malgré la tension politique franco-allemande de l’époque, à la jeune Union internationale des instituts de recherches forestières (IUFRO) créée en 1892 par les forestiers allemands, suisses et autrichiens.
L’incorporation des personnels forestiers dans l’armée à partir de 1875 introduit l’instruction militaire dans le programme d’enseignement de l’École, les élèves en sortant avec le grade de sous-lieutenant. Quarante-huit compagnies sont alors constituées en France métropolitaine. Au cours de la Grande guerre, les diplômés de Nancy vont payer un lourd tribut, 96 d’entre eux seront tués, et de nombreux autres blessés et invalides, ce qui entraînera un affaiblissement de l’Administration forestière après la guerre. En 1924, avec l’évolution des besoins militaires, les « chasseurs forestiers » sont remplacés par dix compagnies de « sapeurs forestiers », qui ne seront pas reconstituées après 1945, date à laquelle l’instruction militaire disparaît du cursus de l’École, les diplômés de Nancy continuant à faire leur service militaire dans l’arme du Génie.
Dans les premières décennies de l’École, les élèves sont tous issus de familles aisées – souvent d’origine noble (7 des 12 élèves de la première promotion 1825-1826 le sont, mais cette proportion va décroître au fil du temps) (-, car la formation est payante et il faut de plus acheter ses uniformes et entretenir son cheval. Des bourses seront offertes à partir de 1856 aux fils d’agents forestiers, et un salaire annuel sera versé à partir de 1890 à tous les « élèves gardes généraux », d’autres dépenses restant cependant à leur charge (tournées de terrain, leçons d’équitation)3. Une anecdote voudrait, ce n’est pas invraisemblable, qu’entre les deux guerres mondiales, les élèves refusent une augmentation de leur salaire au motif que les émoluments que leur verse la République suffisent à nourrir leur cheval. Toujours est-il qu’au sortir de la deuxième guerre, la rémunération des gardes généraux, conservateurs et autres officiers puis inspecteurs des Eaux et Forêts, tous ayant pris par la suite le titre d’ingénieur, est très inférieure à celle des cadres des autres administrations techniques.
Au cours du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème siècle, les deux foresteries pratiquées en France et en Allemagne servent sinon de modèles, du moins de références ailleurs en Europe et même au-delà. L’École forestière de Nancy va ainsi attirer pendant toute cette période plus de 600 élèves étrangers, c’est-à-dire, qu’en moyenne générale sur l’ensemble de cette période de près d’un siècle et demi, 1 élève sur 5 n’est pas français. Pour nombre d’entre eux, leur venue à Nancy résulte manifestement d’une décision prise par leur gouvernement à partir d’une année donnée de constituer l’encadrement d’un service forestier national en création : en effet, l’analyse de la composition des promotions montre des contingents nationaux sur des périodes particulières :
– 18 Polonais de 1830 à 1849,
– 13 Suisses de 1842 à 1866,
– 14 Russes de 1859 à 1866,
– 49 Belges de 1857 à 1866, puis de 1874 à 1900,
– 83 Britanniques de 1865 à 1885 (Nombre d’entre eux serviront dans les très nombreux territoires de l’Empire britannique en constitution, même si le premier grand forestier colonial anglais fut un botaniste d’origine … allemande, Dietrich Brandis, qui organisa la gestion des forêts de teck birmanes à partir de 1856, et fut, de 1864 à 1883, Inspecteur général des forêts de l’(Empire des) Inde(s),
– 90 Roumains de 1871 à 1921,
– 20 Serbes de 1915 à 1920,
– 24 Bulgares de 1903 à 1936, …
Des effectifs moins concentrés dans le temps sont issus de plusieurs autres pays européens moins grands ou moins forestiers : Grèce, Hongrie, Italie, Luxembourg (avec quand même 36 élèves sur la période) , Norvège, Portugal (10 élèves), Tchécoslovaquie ; puis la Yougoslavie dans les années 20 ; avec l’apparition au 20ème siècle d’élèves de pays non européens, notamment la Turquie et la République de Chine ; et à partir des années 50, d’élèves des pays nouvellement indépendants du Moyen-Orient (Liban, Syrie), du Maghreb (Maroc et Tunisie surtout) et d’Afrique au sud du Sahara (y compris Madagascar). Ces recrutements dans les pays africains vont continuer et s’intensifier au-delà de 1966 avec la grande période de la coopération bilatérale française jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Olivier SOULERES (administrateur de l’AFT, organisateur du Bicentenaire), le tunisien Abdelmajid EL HAMROUNI (ingénieur des Eaux et Forêts, Docteur ès Sciences) et Jean-Paul LANLY (auteur de l’article) devant l’arbre du Bicentenaire © photo Geneviève REY
À partir de 1965, après ce siècle et demi de stabilité institutionnelle, l’École va subir au moins deux changements significatifs qui vont lui faire perdre sa relative autonomie et réduire la part de la foresterie dans ses cursus et des forestiers dans sa gouvernance. Le premier, conséquence logique de la fusion en 1965 des Corps d’État (des ingénieurs) des Eaux et Forêts et de celui du Génie Rural, est la création la même année de l’École nationale du génie rural, des eaux et des forêts (ENGREF), fusion des écoles diplômantes des deux Corps ; elle propose une formation de deux ans et demi avec un tronc commun d’un an. Le siège de cette nouvelle école est à Paris sur le site de l’École du génie rural ; et l’École forestière s’appelle désormais le Centre de Nancy de l’ENGREF. Elle dispense aussi un cursus forestier de deux ans pour les ingénieurs civils (non fonctionnaires) français et étrangers. Le second changement sera, en 2007, le résultat d’une fusion plus large, créant AgroParisTech, regroupant l’ENGREF, l’Institut national agronomique Paris-Grignon (INA-PG) et l’École nationale supérieure des industries agricoles et alimentaires (ENSIA, sise aussi à Nancy) ; le site de l’école prenant le nom de Campus de Nancy d’AgroParisTech.
De plus, en 1990, le Centre de Nancy de l’ENGREF s’est vu adjoindre la formation des ingénieurs forestiers à bac+5 (FIF) de l’École des Barres (créée en 1884 sous le nom de l’École secondaire de sylviculture, et renommée en 1966 École nationale des ingénieurs des travaux des eaux et forêts, ENITEF). Et, comme il se produit dans l’enseignement supérieur à la fin du 20ème siècle et au 21ème siècle, les formations se diversifient et se complexifient en coopération avec d’autres écoles et universités. Outre la formation à bac+5 (avec 4 « dominantes d’approfondissement »), le Campus pilote le Mastère spécialisé « Forêt, Nature et Société » à Bac+6, co-accrédite avec l’Université de Lorraine le Master FAGE (Biologie et écologie pour la forêt, l’Agronomie et l’Environnement) à Bac+5, et participe aux écoles doctorales « Ressources, procédés, produits et environnement » et « Sciences juridiques, politiques, économiques et de gestion » de cette même Université.
En matière de recherche, le Campus héberge actuellement deux Unités Mixtes de Recherche d’AgroParisTech /INRAE, à savoir le Laboratoire d’étude des ressources forêt bois (LERFoB) et le Laboratoire d’économie forestière (LEF) ; plus le pôle Recherche, Développement et Innovation de l’Office National des forêts (ONF), et le Laboratoire des inventaires forestiers de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN). Il profite aussi de la proximité de la station de recherches de l’INRAE de Champenoux à 15 kilomètres de Nancy. La présence de toutes ces équipes de recherche permet d’irriguer l’enseignement de leurs méthodes et résultats.
Enfin, la vocation internationale du centre d’enseignement forestier de Nancy reste aussi vivace qu’aux premières années de l’école royale forestière du début du 19ème siècle. Le Campus est partie prenante du réseau NFZ- forestnet (Nancy-Freiburg-in-Brisgau-Zürich) regroupant 7 institutions d’enseignement et de recherche forestiers allemands, français et suisses. Plusieurs modules communs de formation existent avec l’Université allemande de Freiburg-in-Brisgau. Des échanges réguliers d’étudiants ont lieu avec les pays européens du système « de Bologne », notamment grâce aux programmes « Erasmus ».
Au-delà de l’Europe, des accords de coopération ont été conclus avec des universités de nombreux pays (Brésil, Canada, États-Unis, Chine, Australie, Russie…) qui se traduisent par des échanges actifs d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants.